La carte postale : un médium populaire, réservoir d'imaginaire

Dans le cadre de cette réalisation exclusive pour l’ouverture de la Médiathèque Caroline, comme pour chacun de ses nouveaux projets, Béno a pris soin de rassembler des sources visuelles. Dès les premiers échanges, l’artiste s’est rendu à la Médiathèque Caroline pour découvrir son histoire et ses collections. Il a réfléchi sur la représentation des valeurs véhiculées par cette institution à travers une liste de mots fournie par l’équipe, tels que : intergénérationnel, diversité, familial, imaginaires collectifs, rencontre, émerveillement, découverte, transmission, détente, curiosité, lieu des possibles. Il a ensuite constitué un corpus d’images au Fonds patrimonial en passant en revue les collections de photographies, d’affiches, de gravures et de cartes postales anciennes qui y sont conservées.
Trois cartes postales datant de la Belle Epoque ont retenu son attention : elles remontent aux années 1895 et présentent une vue sur Cap d’Ail depuis les jardins Saint-Martin de Monaco-Ville. Cette représentation pittoresque est agrémentée de scènes de genre : sous un pin parasol, typique de la flore locale, un enfant scrute l’horizon avec ses jumelles tandis qu’un dandy courtise une jeune femme à l’ombrelle. Dans une autre scène, un vieil homme lit paisiblement le journal... Au-delà du sujet, les cartes postales inspirent l’artiste pour leurs propriétés esthétiques intrinsèques. La trame d’impression et la typographie constituent des éléments graphiques que Béno trouve intéressant de reproduire. L’arbre, dans la composition, tient un rôle à la fois ornemental et central qui lui rappelle la structure des estampes japonaises. Cet élément déclencheur lui donne l’idée de conserver ce décor et d’y incruster des personnages contemporains et des êtres imaginaires qui renvoient aux valeurs de la Médiathèque.
Cette toile de fond en tête, Béno amorce un travail de maquettage digital. En effet, il place au cœur de sa démarche la technique mokuhanga comme un art vivant en conjuguant tradition et innovation technique. Entre alors en scène la photographie, sa matière de prédilection, qu’il choisit d’employer pour mettre à jour le paysage de la carte postale. Ce n’est plus Cap d’Ail que l’on voit de ce point de vue aujourd’hui, mais Fontvieille, quartier de Monaco bâti sur la mer entre 1966 et 1973. L’artiste actualise le panorama, en incrustant une photographie du même point de vue qu’il a réalisée lors de sa venue à Monaco, créant ainsi un décor anachronique.
Pour créer une nouvelle scène de genre, il décide de s’aider de l’intelligence artificielle, curieux de découvrir ce que cette technologie peut apporter dans la conception des nouveaux personnages. Suivant la direction artistique de Béno, l’algorithme donne naissance à de nombreux sujets. Ainsi, l’artiste choisit quarante-deux personnages et objets. Il en sélectionne six qu’il incorpore dans la composition jusqu’à obtenir une image qui fait sens.
Le maquettage des couleurs est une étape qui ne peut se dérouler qu’en atelier. Béno échafaude une palette chromatique en s’inspirant d’autres cartes postales de Monaco des années 1960 qui représentent le Palais Princier, Monte-Carlo, la Condamine ou le Jardin Exotique. C’est l’époque des photochromes, des photographies en noir et blanc colorisées par transfert sur des plaques lithographiques. Elles fournissent à l’artiste une tendance chromatique franche, composée d’aplats de couleurs vives. Suivant le principe de l’imprimerie occidentale, il entame alors un travail de recherche autour des couleurs primaires qui par mélange rendent des couleurs secondaires et des contrastes de complémentaires, une expérience possible grâce à l’encre aquarellable utilisée dans le mokuhanga. Contrairement aux encres grasses des autres procédés de gravure, ces pigments dilués à l’eau offrent une transparence qui permet d’obtenir des couleurs supplémentaires par superposition. L’artiste conçoit ainsi six passages de couleurs allant du plus clair au plus foncé : gris, beige, jaune, rouge, bleu et noir, donnant une riche palette chromatique passant du rose, à l’orange, au mauve et au vert. Avec le dernier passage en noir, il reproduit la trame d’impression de la carte postale d’époque, fidèle à la source. Il ne résistera pas au plaisir d’ajouter une petite touche japonisante avec le dégradé du ciel (bokashi) et le gaufrage des nuages (kara-zuri), seul clin d’œil visible au pays du soleil levant.
L’ensemble final évoque un Jardin de Lecture à la fois idyllique et familier, animé de personnages issus de l’imagerie populaire, enfants, adultes et êtres imaginaires, qui lisent, rêvent et s’évadent, au sein d’un paysage flottant entre deux époques.
En proposant des variations, Béno va plus encore dans sa démarche créative en prenant à revers le principe de répétition, pourtant propre à cet art du multiple qu’est la gravure. Tel un peintre, il rend chaque estampe singulière et unique grâce aux changements de couleurs et d’effets plastiques, créant des différences entre chaque épreuve. Ainsi il montre que la créativité n’a pas de limites si ce n’est pour les repousser.
origine du projet (651 ko)